REPENSER

Dedans / dehors : ce qu'habiter veut dire

Comment rendre les villes plus/mieux habitables ?

Écrit par : Céline Bonicco-Donato, Professeure en sciences humaines et sociales à l’ENSAG, Université Grenoble Alpes

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Celine Bonicco-Donato

L’épidémie de Covid-19 qui a frappé la France au printemps 2020, les différents épisodes de confinement qui ont suivi jusqu’en 2021 et le développement du télétravail ont accéléré le désamour des villes, du moins des grandes métropoles, et ont donné envie d’habiter ailleurs : dans des agglomérations de moindre importance, voire à la « campagne », avec toutes les disparités qui se cachent sous ce terme. Comment comprendre ce mouvement ? L’interdiction de sortir librement de son domicile, la fermeture des commerces et des lieux culturels, mais aussi la pauvreté des espaces publics en l’absence des activités de service et de loisir qui s’y déploient habituellement, ont rendu insupportables l’exiguïté des logements, l’anonymat de la grande ville et le manque de végétation. Est-ce à dire que ce soit la ville en tant que telle qui soit frappée d’opprobre ou seulement certains de ses visages contemporains ?


On habite sa cité au même titre que son logement


À la suite de Leon Battista Alberti, je considère l’édification des villes comme l’origine de la vie en société. Se démarquant d’Aristote, le philosophe humaniste de la Renaissance établit, en effet, que c’est moins le langage qui fait de nous des animaux sociables que notre désir d’édifier des espaces pour les partager en commun. Il va même plus loin en comparant les villes à de grandes maisons, ce qui signifie que l’on habite sa cité au même titre que son logement. La ville, dans sa perspective, peut être qualifiée de chez-soi, ou du moins devrait-elle permettre à tout un chacun de s’y sentir comme tel. Ce rapprochement entre la grande et la petite échelle nous invite à nous pencher sur ce qu’habiter veut dire pour comprendre le formidable potentiel des villes et leur rôle dans la constitution de la personnalité. Sans chez-soi, il n’y a pas de soi : le soi exige un cadre pour lui permettre de se déployer en le contenant. Comment redonner sens à un authentique habiter urbain ?


Ce qu’habiter veut dire


Pas d’habiter sans habitudes : pour habiter quelque part et non pas simplement y passer, il faut être familier du lieu, donc y séjourner sous le signe d’un usage commode et plaisant. Nouer une relation de proximité et de confiance. Si cela paraît évident à l’échelle du logement, ainsi distingué du simple abri, cela implique à l’échelle urbaine de considérer les espaces publics comme des lieux possibles d’appropriation, sans s’y sentir sinon étrangers, du moins juste tolérés de manière ponctuelle. En ce sens, l’habitabilité excède largement l’intimité. Pour être habitable, une ville doit garantir la même aisance que la résidence privée et offrir le même indice de fiabilité : il faut pouvoir compter sur elle, être à même de s’appuyer et de se reposer sur ses prises et dispositifs. En outre, si l’on prend au sérieux le terme de maison employé par Alberti et son sens de foyer, on dira qu’on habite pleinement une ville lorsqu’on la vit comme un espace commun pratiqué avec d’autres. Pas d’habiter sans sentiment collectif d’appartenance, sans frottement avec les autres usagers.


Pour être actualisée, cette habitabilité consubstantielle à la ville exige différentes aménités. En premier lieu, la générosité non seulement dans la quantité d’usages proposés, mais aussi dans leur variété : que chaque habitant accueilli dans sa singularité (personnelle, culturelle et physique) puisse y tenir dignement sa place. En second lieu, l’instauration d’une trame ininterrompue de liens en deçà du partage humains/non-humains entre les êtres, les éléments et les choses constituant un monde commun dans lequel chacun puisse trouver sa place. Enfin, en troisième lieu, l’avènement d’ambiances aussi riches que déterminées pour donner envie d’y prendre place, en se laissant affecter par elles.

Tenir sa place, trouver sa place, prendre place : telles sont les modalités d’un authentique droit à l’habiter urbain qui doit guider les politiques publiques pour réactualiser la leçon humaniste d’Alberti.


Ancienne élève de l’ENS (Ulm), agrégée, docteure et habilitée à diriger des recherches en philosophie, Céline Bonicco-Donato est professeure à l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Grenoble, membre de l’équipe Cresson, UMR AAU. Dernier ouvrage paru : Heidegger et la question de l’habiter. Une philosophie de l’architecture, Marseille, Parenthèses, 2019.


paroles de Céline Bonicco-Donato Comment sonne l’habiter ? Une approche sensible de la densité par le sonore reportage sur le projet Désir dirigé par l'Idheal, en partenariat avec l'ENSAG et l'Agence