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L'exode urbain, mythe ou réalité ?

Les évolutions territoriales étudiées depuis la crise sanitaire vont-elles à l'encontre des idées reçues ?

Écrit par : Hélène Milet, Directrice de programme Plateforme d'observation des projets et stratégies urbaines (POPSU)

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Hélène Millet

Les évolutions territoriales observées depuis le début de la pandémie s’inscrivent, globalement, dans la continuité de phénomènes démographiques et géographiques de long cours observés en France. L’étude « Exode urbain, effets de la pandémie de Covid-19 sur les mobilités résidentielles 1 » menée depuis 2021 dans le cadre du programme POPSU Territoires avec trois équipes de recherche invite à fortement nuancer l’idée d’un exode urbain, qui bouleverserait les structures territoriales françaises.


Cinq dynamiques géographiques accélérées


Les résultats, rendus publics en février 2023 par Dominique Faure, Ministre déléguée, en charge des Collectivités territoriales et de la Ruralité, décrivent à travers l’analyse des données des plateformes immobilières et de changement d’adresses déclarés à La Poste, le renforcement de cinq dynamiques géographiques :

  • le desserrement urbain, qui décrit la perte d’habitants continue des centres-villes, au profit d’autres territoires ou de leurs couronnes, qui se renforce en particulier pour les villes les plus denses, et qui épargne au global les villes les plus petites (-100 000 habitants) ;
  • la périurbanisation, qui se renforce dans tous les types de pôles urbains et touche des couronnes de plus en plus éloignées des centres. En s’étendant à des territoires plus éloignés, elle devient une « méga-périurbanisation », avec son corollaire le desserrement urbain, en particulier dans les villes les plus denses, qui entraîne le départ de certains ménages des cœurs des villes ;
  • le rééquilibrage au sein de la hiérarchie urbaine du pays : à l’échelle nationale, l’ensemble des flux de déménagement au départ des grandes villes vers les villes plus petites et les ruralités sont en augmentation, et l’ensemble des flux de déménagement au départ de villes plus petites vers des villes plus grandes sont en diminution ;
  • la littoralisation, capacité d’attraction des territoires littoraux de l’Hexagone se poursuit et se confirme en particulier pour la façade atlantique ;
  • enfin la « renaissance rurale », qui décrit des dynamiques démographiques positives dans les territoires ruraux, observées depuis la fin des années 1970 en France, se poursuit et se traduit par un renforcement de l’attractivité des espaces de villégiature, au cœur de circulations résidentielles et de pratiques pluri-résidentielles.

L’exode urbain tient triplement d’un mythe


Loin d’un bouleversement territorial, la pandémie de Covid-19 a principalement accéléré et renforcé des tendances préexistantes à la crise. De même, l’idée d’un désamour global des villes, sous-entendu par l’adjectif « urbain » accolé à « exode », est tout à fait exagérée : si départs il y a, ils concernent principalement les cœurs des villes les plus grandes – les métropoles – et de nombreux déménagements se relocalisent dans des villes. Enfin, le terme d’exode est associé à un mouvement massif de population, ce qui ne caractérise pas les mobilités observées depuis mars 2020.

Mythe aussi, celui d’un profil-type de ménages susceptibles de déménager à la faveur de la crise. Les traitements médiatiques des mobilités démographiques à la suite des confinements ont en effet eu tendance à construire une image binaire des « exodeurs » : parfois des ménages de classe supérieure, dotés d’un fort capital socioculturel et économique et s’inscrivant dans des démarches multirésidentielles ; et souvent des ménages qui « ont quitté la ville » pour un changement de vie, souvent inscrit dans l’imaginaire de la « transition rurale ». Les travaux de terrain soulignent que, si ces deux profils existent, la réalité sociologique des ménages qui déménagent à la faveur de la crise est bien plus diversifiée et s’émaille aussi de profils en situation de précarité, de pré-retraite ou encore de dynamiques nouvelles d’investissement en milieu rural.

Sur le terrain, les réalités des migrations urbaines impulsées par le Covid sont donc à aborder au pluriel, et au travers d’une attention à l’extrême diversité des territoires.


1 Commandée par le Réseau rural français, cette étude a été lancée en juin 2021 avec le soutien du Plan Urbanisme Construction Architecture et de l’Europe (FEADER). Elle est opérée par le GIP L'Europe des Projets Architecturaux et Urbains dans le cadre Territoires du programme POPSU.

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paroles d'Hélène Millet entretien avec Françoise Pichavant
et Alicia Szygenda
entretien avec Manon Sajaloli

Entretien avec Françoise Pichavant, Directrice d'études Observation et Alicia Szygenda, Chargée d'étude Observation, Administratrice de données à l'Agence d'urbanisme